Publié pour la première fois en 1946 à compte d’auteur par Natalis Dumez, Le Mensonge reculera, était injustement méconnu alors qu’il demeure d’une éclatante actualité.
Un souffle puissant soulève les pages de ce livre de combat écrit par le cofondateur du journal clandestin La Voix du Nord.
Natalis Dumez y retrace la fondation du mouvement de résistance et du journal en avril 1941 (1). Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. Car Le Mensonge reculera… est aussi un manifeste qui développe des idées économiques, sociales et politiques que le lecteur replacera sans effort dans le contexte de notre époque.
Pour Dumez, les rapports économiques ne doivent pas « être constamment troublés, faussés, contrecarrés par l’intervention de puissances capitalistes anonymes », par des hommes « lointains, insouciants du sort des ouvriers » avec lesquels ils n’ont aucun contact… Il donne son point de vue sur la vie de la cité : « Tous les citoyens, comprenant l’importance des tâches à venir, exigeront des candidats aux fonctions publiques une valeur intellectuelle et une tenue morale, qui les mettent à l’abri des petites intrigues et des sordides ambitions. » Esprit indépendant, il décrit ainsi la presse d’avant-guerre : « La grande presse était entre les mains d’hommes pour qui le profit seul comptait. Dans les conseils d’administration des grandes sociétés de presse se retrouvaient les administrateurs des grosses banques, des riches compagnies d’assurances, de la puissante industrie. » Il est possible de dresser le même constat aujourd’hui.
Le 19 août 1945, un an avant la publication de son livre, Dumez avait déjà exposé un programme politique et éditorial. « Nos amis ne sont pas morts pour que leur journal devienne un journal comme les autres », clame-t-il lors d’une cérémonie organisée face à une petite maison, 3, rue de Castiglione à Lille, où le journal clandestin est né.
« Il faut que La Voix du Nord ait la volonté d’instaurer dans ce pays des mœurs politiques d’hommes libres, qui cherchent à toutes occasions de conjuguer leurs efforts, au-dessus des partis, qui maintiennent les discussions sur le terrain des idées, sans les ravaler à de petites questions personnelles, et qui s’efforcent toujours de faire passer les intérêts généraux avant les intérêts particuliers. » Il ajoute encore que « la France doit remettre de l’ordre dans sa maison et ne pas donner au dehors l’impression d’une pétaudière où la gabegie, le laisser-aller, les pots-de-vin, les faveurs, les passe-droits règnent en maître (…) » Quelle actualité !
Natalis Dumez, né en 1890 à Bailleul dont il fut maire, eut le courage de fonder en pleine occupation nazie La Voix du Nord, organe de la résistance de la Flandre française.
Avec le policier lillois Jules Noutour, disparu en déportation en 1945, il avait créé dans le quartier populaire de Fives à Lille un journal de lutte contre la propagande qui remplissait les journaux. Pour la Libération, il rêvait d’une presse libre des puissances d’argent et du pouvoir politique. Une presse débarrassée de son horrible vénalité et de sa servilité.
Quand Natalis Dumez rentre de déportation le 4 juin 1945 à Lille – tout le monde le croit fusillé – il est comme un pavé tombé dans le marigot de la Grand’Place. Une poignée de ses « amis » lui ont dérobé son œuvre. On l’insulte parce qu’il fut entraîné dans un tourbillon financier à la mairie de Bailleul et condamné en 1929 à cinq années d’emprisonnement. Natalis Dumez est écarté de la direction du journal. Il proteste, se bat, s’oppose aux imposteurs pour « gueuler la vérité » comme l’écrit Péguy. Le Mensonge reculera… relate les débuts extravagants d’un conflit judiciaire qui durera plus de trente ans.
Incroyable esprit de résistance et de foi dans l’avenir !
Natalis Dumez est décédé le 25 septembre 1976 dans un petit appartement de la ZUP de Mons-en-Baroeul, près de Lille. Ce grand résistant, qui n’était pas journaliste, n’aura jamais écrit une seule ligne dans son journal après sa sortie de la clandestinité le 5 septembre 1944. Puisse la réédition de ce livre lui rendre l’hommage qu’il mérite. Cet ouvrage est un livre de résistance à mettre entre toutes les mains dans notre époque privée d’idéal.
Le Mensonge reculera… Quel beau programme pour avancer !
(1) La vie romanesque de Natalis Dumez et les lourds secrets du quotidien lillois sont révélés dans La Voix du Nord, histoire secrète, édition Lumières de Lille, 2005.
Frédéric Lépinay,
journaliste, éditeur aux Lumières de Lille.