::: Préface :::

Il aura donc fallu plus de soixante ans pour connaître l’envers du décor de papier journal de
La Voix du Nord. Mais on se dit étrangement que cela valait sans doute le coup d’attendre un si long moment pour enfin pouvoir toucher du doigt la vérité.
On savait l’entreprise plus que délicate, parsemée d’embûches et même de risques insoupçonnés. Tant il est vrai que les pontes de La Voix du Nord, n’ayant pourtant jamais cessé de revendiquer et de célébrer leur grande, noble et historique mission d’information, n’ont jamais trop hésité sur les méthodes pour éloigner et étouffer les importuns de l’intérieur et de l’extérieur prétendant mettre leur nez dans leurs douloureux et tumultueux secrets de famille. Si bien que beaucoup avaient fini par admettre que c’était là tache impossible. Que « La Voix étant La Voix » s’acharner à démystifier le grand titre régional mènerait fatalement à l’impasse. Et que viendrait bientôt le jour où chacun en parfaite conscience, certifierait que toutes les vicissitudes de la grande maison n’avaient plus qu’à être rangées au rayon très pratique de l’histoire ancienne.
On sait maintenant que cela ne sera pas ! Ce livre dans lequel vous vous préparez à vous plonger est donc un vrai petit miracle. Une pépite dans le grand tamis de l’information pré-congelée, pré-digérée, déformée et souvent dévoyée, devenue hélas le lot quotidien du citoyen moderne. Une pépite remontée à force de temps, de passion, de patience, d’opiniâtreté, bref tout simplement par le courage d’un vrai journaliste qui a toujours su – je puis personnellement en témoigner – malmener son petit confort pour honorer les lois d’un journalisme intègre. Avec ce premier livre, Frédéric Lépinay redonne de la vertu à une profession qui en manque singulièrement aujourd’hui. D’une écriture sobre qui ne donne que plus de force à la progression de son enquête, il dresse un réquisitoire inattaquable contre ceux, qui, bassement ramassèrent les lauriers de la résistance, contre les entrepreneurs à la petite semaine qui se jouèrent d’un grand titre pour faire prospérer leurs petites actions, contre ceux qui finalement dilapidèrent le grand héritage de l’après-guerre.
Ce livre ne cache rien de tout ce qui a pu se tramer derrière la haute façade de la place De Gaulle, qui s’était hâtée pour être le phare de toute une région. Car cet ouvrage qui ôte les masques de ce grand carnaval, s’il se lit parfois comme un sombre polar, est bien plus qu’un livre de journaliste pour des journalistes. Il comptera à coup sûr comme une page éclairante et indispensable de l’histoire du Nord d’après-guerre secoué lui aussi par les vengeances de l’épuration et les stratégies inavouables des résistants par procuration. Pour tous les passionnés de l’information, ce n’est pas enfin un moindre mérite que de nous montrer par quels errements et abus, nos grands titres de presse en sont venus à se compromettre en oubliant leurs lecteurs sur les chemins tortueux de leurs profits coûte que coûte. Car en refermant ce livre, comment éloigner cette impression d’immense gâchis. Tout ça pour ça ! Tout ça pour finir aujourd’hui sous les ailes d’un Dassault en attendant sans doute la grande braderie finale. L’histoire éclaire le présent, à ceux qui s’interrogent encore, ce livre finira de démontrer que, depuis trop longtemps, le destin tragique de la « VDN » était inscrit. La Voix est en train de perdre le Nord, à un moment où plus que jamais cette région tournée désormais résolument vers le XXIe siècle aurait besoin, sur le champ meuble de l’information, d’un étendard à la hauteur de ses nouveaux combats.
Il est à parier que, de ce livre, La Voix du Nord, fidèle à ses trop tristes habitudes, n’en tirera aucune ligne. Nous voudrions tellement avoir tort. Ce journal regardant enfin la vérité, sa vérité en face ! Ce serait un premier progrès, une première raison d’espérer en son sursaut. Ce serait le deuxième miracle de ce livre, qui, quoi qu’il advienne, fera parler dans les chaumières du Nord et retenir que « Les Lumières de Lille » sont devenues d’utiles repères sur la voie de la transparence.
Daniel Carton, journaliste-écrivain
Daniel Carton a été journaliste au Monde, puis au Nouvel Observateur. Il a débuté dans le journalisme à La Voix du Nord. Il est l’auteur de plusieurs livres dont Cohabitation, intrigues et confidences et Bien entendu… c’est off ! Il a publié en février 2005, « S’ils savaient à Paris… » Ce que la France d’en haut ne voit plus, Albin Michel.